À l'occasion de la Journée nationale du patrimoine, le 20 février 2006

Pas de condos dans nos églises

Doit-on conserver les églises de la région, de véritables trésors d'architecture? Sommes-nous prêt, comme citoyen, à débourser une somme afin de les maintenir en place?

La problématique est différente en campagne, où il n'y a qu'une seule église par village, alors qu'en ville se trouvent des églises dans chaque quartier. Oui, en campagne, il faut conserver les églises et en payer la facture. Sur le plan géographique et touristique, ce sont des points de repère dans le paysage et ce sont les lieux de culte que l'on retrouve le plus dans les guides touristiques du monde entier : c'est dire la place qu'ils occupent dans l'identité collective ici comme ailleurs. Avant les années 1950, l'on était prêt à payer des coûts importants pour la construction et la décoration des églises, parce que la valeur dominante était la religion. Il fallait construire des bâtiments extraordinaires pour que les utilisateurs ressentent bien qu'ils allaient y faire quelque chose d'"extra"-ordinaire. Aujourd'hui, la valeur dominante est l'économie et les nouvelles cathédrales sont les institutions financières dans lesquelles ont été investies des sommes gigantesques en rénovation et reconstruction dans les deux dernières décennies. On n'a qu'à regarder le nouveau siège social de la Caisse Laviolette sur la rue des Récollets pour s'en convaincre. Toutes proportions gardées, il s'agit des mêmes montants investis autrefois dans les églises qu'aujourd'hui dans les institutions financières, à la différence qu'aucun touriste ne sera intéressé à visiter une caisse populaire...

Il faut se réapproprier les églises, et il faut que les gouvernements investissent massivement. Et il faut faire adopter un code du bâtiment ancien, comme dans d'autres pays, et se prémunir contre la gourmandise des contracteurs.

Il y a des choix à faire. Les églises ont fait grandir les populations dans leur quête d'un royaume d'Amour et de Paix. Ce serait formidable qu'elles puissent continuer à y participer, même si c'est avec une nouvelle institution, ou sans Dieu ou avec un dieu différent. Il faut qu'en priorité les églises puissent continuer à servir à la recherche de cette dimension spirituelle dans notre monde de matérialité : lesquelles resteront des lieux de culte confessionnels, lesquelles pourraient devenir multiconfessionnels, lesquelles pourraient devenir des lieux de pratique spirituelle toutes tendances.

Aussi, les églises ont cherché à cimenter les individus en collectivités solidaires, voilà pourquoi elles doivent continuer à être à l'usage des collectivités. Si elles ne restent pas des lieux de spiritualité, elles pourront servir à des fonctions compatibles avec l'esprit du bâtiment : lesquelles seront des musées, des centres d'art, des bibliothèques, des salles de spectacle, de réception ou de réunion, des gymnases. Chose certaine, elles doivent rester du domaine public plutôt que d'être transformées en condos.

Enfin, les églises ont fait vivre des centaines d'artistes et ouvriers spécialisés : elles doivent être encore aujourd'hui ces creusets qui gardent vivants leurs savoirs faire.

Le patrimoine religieux présente un défi important, il est à souhaiter que toutes les populations et instances s'impliquent dans le débat d'une manière éclairée et avec beaucoup d'ouverture.

René Beaudoin, historien,
membre du Comité de conservation et de mise en valeur de l'église de Champlain

(Texte paru dans le quotidien Le Nouvelliste, le 20 février 2006)